1969 Album

Oh Happy Day

par Edwin HAWKINS

4,0
Sortie 1969
Genres gospel

Oh Happy Day, Edwin Hawkins Singers (1969) : quand le gospel conquit le monde

Parfois, l’histoire de la musique populaire se decide dans les endroits les moins attendus et les circonstances les plus imprevues. En 1967, lors d’un congres de jeunes chretiens a Oakland, Californie, un choeur de gospe dirige par un jeune homme de vingt-trois ans, Edwin Hawkins, enregistre un album a la va-vite pour financer le voyage de retour des participants. L’album, tire a 500 exemplaires, est intitule Let Us Go into the House of the Lord. Il est distribue aux membres du congres et oublie. Deux ans plus tard, en 1969, un disc-jockey de San Francisco met la main sur une copie de l’album et passe l’une de ses chansons a la radio. La chanson s’appelle « Oh Happy Day ». Dans les semaines qui suivent, le standard gospel de Philip Doddridge, adapte au XIXe siecle par Edward Rimbault, chante ici avec une ferveur et une puissance que personne n’avait entendue depuis des annees dans un registre aussi accessible, remonte toute la cote Ouest americaine, traverse les Etats-Unis, passe l’Atlantique, et se retrouve numero 2 en Grande-Bretagne, dans le Top 10 en France, en Allemagne, en Italie. C’est l’un des succes les plus improbables et les plus bouleversants de l’histoire de la musique populaire.

Dorothy Combs Morrison chante le lead vocal sur « Oh Happy Day ». Sa voix est l’un des principaux moteurs du succes phenomenal de l’enregistrement. Un contralto puissant et chaleureux, capable d’une expressivite emotionnelle qui transcende les barrieres culturelles et linguistiques. Morrison chante comme si elle croyait chaque mot de ce qu’elle dit, avec une conviction et une joie communicatives qui touchent aussi bien les fideles de l’eglise que les auditeurs qui n’ont aucun lien avec le christianisme. C’est le miracle du gospel au sens le plus large : une musique qui parle de foi mais qui s’adresse a l’humanite tout entiere, qui touche quelque chose d’universel dans le desir de joie et de redemption.

Pochette Oh Happy Day Edwin Hawkins Singers 1969

Le gospel comme musique universelle

Le chant gospel americain a une histoire longue et complexe qui remonte aux spirituals des esclaves afro-americains, aux chants de travail des champs de coton et aux ceremonies religieuses des eglises noires du Sud. Au cours du XXe siecle, il a ete transforme et modernise par des figures comme Thomas A. Dorsey, Mahalia Jackson et les Clara Ward Singers, devenant a la fois une tradition vivante et un genre musical a part entiere, avec ses propres codes esthethiques, ses propres structures harmoniques et ses propres conventions d’interprétation. Edwin Hawkins s’inscrit dans cette tradition tout en l’ouvrant a des influences plus contemporaines, notamment celles du soul et du R&B, qui donnent a sa musique une accessibilite et une modernite que les formes plus traditionnelles du gospel ne possedaient pas toujours.

L’Edwin Hawkins Singers est un choeur de jeunes musiciens issus de la communaute chretienne noire de la baie de San Francisco. Edwin Hawkins, ne en 1943 a Oakland, est a la fois leur directeur musical, leur pianiste et leur principal arrangeur. Ses arrangements de « Oh Happy Day » doivent beaucoup au gospel de la tradition des sanctified churches noires du Sud, avec leur usage caracteristique du call-and-response, des harmonies chaleureuses a plusieurs voix, de la rythmique syncopee qui fait balancer les corps. Mais ils doivent aussi au soul contemporain de la fin des annees 60, a la Motown et a Atlantic Records, a tout ce que la musique noire americaine a produit de plus raffine et de plus populaire dans la decennie precedente.

L’impact de « Oh Happy Day » sur la culture musicale mondiale est difficile a mesurer avec precision. La chanson a ete reprise des centaines de fois, dans des dizaines de langues, par des artistes de tous les horizons musicaux et culturels. Elle est devenue l’une des chansons les plus reconnaissables de la seconde moitie du XXe siecle, l’hymne spontane des moments de joie collective, des victoires sportives, des mariages et des celebrations. Edwin Hawkins continuera de diriger et d’enregistrer avec son choeur pendant des decennies, jusqu’a sa mort en 2018, transmettant une tradition et une foi musicale a des generations de jeunes chanteurs. « Oh Happy Day » reste sa contribution la plus visible a l’histoire de la musique, mais son oeuvre entiere merite d’etre connue et celebree pour ce qu’elle est : l’expression magnifique et sincere d’une tradition spirituelle et musicale d’une richesse inexhaustible.

L’histoire du gospel americain et de son rapport a la musique populaire est une histoire de tensions et de passages de frontiere. Les eglises noires americaines ont toujours ete mefiantes envers la musique profane, envers ce qu’elles appellent la « devil’s music », la musique du diable : le blues, le jazz, le soul, le rock. Et pourtant, les echanges entre le gospel et la musique populaire ont ete constants et feconds depuis les origines. Les memes voix qui chantaient les spirituals le dimanche chantaient le blues le samedi soir. Les memes structures harmoniques, les memes appels et reponses, les memes variations sur des themes connus se retrouvent dans les deux registres. « Oh Happy Day » est l’un des moments ou cette porosit des frontieres devient visible de facon spectaculaire. Une chanson d’eglise qui occupe les premieres places des charts pop. Un choeur de chretiens devots dont la musique est diffusee dans les discoteques et les boites de nuit de toute l’Europe. Edwin Hawkins n’en revenait pas. Il avait fait de la musique pour Dieu, et Dieu avait decide que tout le monde devait l’entendre. La theologie peut avoir ses propres formes d’humour.

« Oh Happy Day a fait quelque chose que peu de chansons religieuses ont reussi : elle a convaincu des gens qui ne croyaient en rien d’etre heureux, au moins le temps d’une chanson. » (Quincy Jones)

La note des passionnés

4,0 /5

Pas encore noté

Donnez votre note

Continuer l'exploration

L'anthologie continue

Oh Happy Day