L’elegance brisee d’un duo qui chante l’amour fatigue

Il y a des disques qui ressemblent a une fin d’apres-midi pluvieux, a un cafe froid et a une conversation qu’on n’ose pas finir. « Idlewild », quatrieme album d’Everything but the Girl paru en 1988, en fait partie. Tracey Thorn et Ben Watt, couple a la ville comme a la scene, y peaufinent leur art de la pop sophistiquee et melancolique, cette musique de chambre pour adultes desabuses qui les a rendus inimitables. Des chansons d’amour qui ne mentent pas, qui regardent les fissures en face.

Le duo venait du milieu indie de Hull et de Londres, biberonne au jazz, a la soul et a la pop la plus raffinee. Leur nom vient d’un magasin de meubles. Leur musique, elle, n’a rien de fonctionnel : c’est de l’orfevrerie emotionnelle, portee par la voix grave et bouleversante de Tracey Thorn, l’une des plus belles de sa generation, un contralto chaud comme une couverture par temps de gel.

I Don’t Want to Talk About It : la reprise qui a tout change

Le succes inattendu du disque vint d’une reprise. « I Don’t Want to Talk About It », standard ecrit par Danny Whitten et popularise par Rod Stewart, prend ici une dimension nouvelle. La voix de Tracey Thorn transforme cette complainte amoureuse en quelque chose de plus nu, de plus dechirant. Le morceau grimpa jusqu’a la troisieme place des charts britanniques, offrant au duo son plus gros succes commercial jusque-la.

Cette reprise, ajoutee aux reeditions de l’album, est devenue le cheval de Troie d' »Idlewild », la chanson qui a ouvert les portes du grand public a un duo jusque-la confidentiel. Mais reduire le disque a ce seul titre serait une erreur. « Idlewild » regorge de compositions originales d’une finesse rare, ou Watt et Thorn dissequent les relations, le temps qui passe, les illusions perdues.

Des chansons d’adultes pour coeurs lucides

Ce qui frappe chez Everything but the Girl, c’est cette maturite, cette refus du romantisme facile. Leurs chansons parlent d’amour, oui, mais d’un amour use, complique, traverse de doutes et de silences. « These Early Days », « Oxford Street », « Apron Strings » : autant de vignettes intimes, ecrites avec une justesse d’observation quasi litteraire. Ben Watt et Tracey Thorn ecrivent comme des romanciers, attentifs aux details qui font basculer une vie.

La musique epouse cette finesse. Arrangements delicats, cordes discretes, guitares feutrees, jamais un exces, jamais une note de trop. Le duo cultive l’art de la retenue, cette elegance britannique qui dit beaucoup en montrant peu. C’est une pop de l’understatement, du non-dit, des emotions tenues a distance respectueuse mais palpables sous la surface.

Avant la grande mutation

« Idlewild » marque un moment charniere dans la carriere du duo. Encore ancres dans la pop acoustique et jazzy de leurs debuts, Thorn et Watt allaient quelques annees plus tard operer une mue spectaculaire en plongeant dans l’electronique et la dance, avec le tube planetaire « Missing » dans sa version remixee. Mais cette transformation future ne doit pas eclipser la beaute de cette periode plus intimiste.

Avec le recul, « Idlewild » apparait comme un disque d’une coherence et d’une sensibilite remarquables, le portrait d’un couple d’artistes au sommet de leur art de la chanson nue. C’est le genre d’album qui ne crie jamais, qui ne cherche pas a impressionner, mais qui s’installe doucement et ne vous quitte plus. Une musique pour les soirs ou l’on a besoin qu’on nous parle avec douceur et verite. Tracey Thorn n’a jamais aussi bien chante l’amour fatigue.

Deux voix, une vie, une oeuvre cohérente

Toute la force d’Everything but the Girl tient dans cette intimite reelle entre Tracey Thorn et Ben Watt. Couple a la ville, ils ecrivaient une musique nourrie de leur quotidien, de leurs conversations, de leurs silences partages. Cette proximite donne a leurs chansons une authenticite rare, une justesse dans l’observation des sentiments qui ne s’invente pas. Quand Tracey Thorn chante l’amour qui dure, qui doute ou qui s’effrite, on sent qu’elle sait de quoi elle parle. Il n’y a pas de posture, pas de roman-photo : juste la verite nue de deux etres qui s’aiment et qui travaillent ensemble.

« Idlewild » s’inscrit dans une discographie d’une coherence remarquable, ou chaque disque approfondit le meme territoire emotionnel sans jamais se repeter. Le duo y affine son art de la chanson adulte, cette pop lettree et sensible qui parle aux coeurs qui ont deja un peu vecu. Quelques annees plus tard, leur reinvention electronique surprendrait le monde entier, mais les fondations etaient deja la, dans cette ecriture precise et cette voix bouleversante. Reecouter « Idlewild » aujourd’hui, c’est redecouvrir un moment de grace, celui d’un duo qui n’avait besoin de presque rien, ni d’esbroufe ni de gros effets, pour atteindre droit au but. La preuve qu’en musique comme en amour, la sincerite reste l’arme la plus redoutable.

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Idlewild