1989 Album

Boomerang

par The CREATURES

4,0
Sortie 1989
Genres post punk

The Creatures, le voyage exotique de Siouxsie et Budgie

Quand on est l’ame et la batterie de Siouxsie and the Banshees, l’un des groupes les plus influents du post punk anglais, on a parfois besoin de respirer ailleurs. The Creatures, c’est cette respiration, le projet parallele de Siouxsie Sioux et de son complice et compagnon Budgie. Apparu des 1981, le duo enregistre un premier album en 1983 avant de revenir en 1989 avec « Boomerang », un disque depaysant qui les emmene loin des brumes londoniennes.

Debarrasses des guitares, Siouxsie et Budgie batissent leur musique sur les percussions, les cuivres, les climats. « Boomerang » est enregistre en partie dans le sud de l’Espagne, en Andalousie, du cote de Jerez de la Frontera, et ce soleil imprenne chaque morceau. On y entend des rythmes ethniques, latins, africains, des respirations blues et jazz, une volonte permanente de s’echapper des formats habituels du rock. C’est une demarche experimentale, exigeante, mais portee par une sensualite qui la rend immediatement seduisante.

Une aventure rythmique et sensuelle

La voix de Siouxsie, toujours aussi magnetique, se coule dans ces nouveaux paysages avec une aisance confondante. Liberee du carcan gothique des Banshees, elle explore d’autres couleurs, d’autres atmospheres, passant du murmure a l’incantation. Budgie, batteur d’exception, deploie une palette percussive immense, transformant chaque morceau en rituel rythmique. Le single « Standing There » donne un avant gout pop de l’ensemble, plus accessible, mais c’est dans la duree que « Boomerang » revele sa veritable richesse.

Voila un disque qui ne ressemble a rien d’autre dans la discographie du couple. La ou les Banshees cultivaient la tension et l’angoisse, The Creatures cherchent l’evasion, la chaleur, le voyage. C’est une parenthese enchantee, l’occasion pour deux musiciens hors pair de prouver qu’ils peuvent exister en dehors de leur groupe phare, et meme s’y reinventer completement. L’experience pourrait sembler aride sur le papier, elle se revele au contraire chaleureuse et profondement vivante.

Ecoutez la liberte qui se degage de ces sessions andalouses, cette facon de laisser la rythmique commander, de faire confiance au groove plutot qu’au riff. Siouxsie et Budgie s’amusent, explorent, prennent des risques que leur groupe principal ne leur aurait jamais permis. Il y a dans « Boomerang » une joie de la decouverte, un plaisir du metissage qui le distingue radicalement de la noirceur post punk dont la chanteuse etait devenue l’egerie.

Le contexte de l’epoque rend la demarche d’autant plus courageuse. A la fin des annees 80, on attend de Siouxsie qu’elle reste l’icone glaciale et theatrale qui a fascine toute une generation. En choisissant les cuivres, les percussions chaudes et les ambiances solaires, elle prend le contrepied de son image, refuse l’etiquette, affirme une curiosite artistique sans limites. C’est exactement ce genre de pas de cote qui distingue les vrais artistes des simples executants d’un style.

Trop souvent oublie au profit des albums des Banshees, « Boomerang » merite une vraie reecoute. C’est l’un des disques les plus aventureux de Siouxsie Sioux, la preuve qu’une artiste majeure ne se laisse jamais enfermer dans une seule image. Un voyage sonore qui, comme l’objet qui lui donne son titre, revient toujours vers vous apres avoir trace sa courbe dans des cieux inattendus. Une curiosite precieuse, a redecouvrir d’urgence par tous les amateurs de musique aventureuse.

Loin des brumes londoniennes

Il faut imaginer le choc que represente ce disque pour les fans de Siouxsie. Habitues a son image de pretresse glaciale du post punk, ils la retrouvent ici baignee de soleil andalou, entouree de percussions et de cuivres chaleureux, explorant des territoires rythmiques aux antipodes de la noirceur des Banshees. Certains seront deroutes, d’autres conquis, mais nul ne pourra nier l’audace de la demarche ni le talent deploye pour la mener a bien.

The Creatures permet a Siouxsie et Budgie d’exprimer une part d’eux memes que leur groupe principal etouffait. Le couple, a la ville comme a la scene, trouve dans ce projet un espace de liberte totale, sans guitares, sans formules, sans attentes. Budgie peut y deployer toute l’etendue de son art percussif, et Siouxsie y explore des nuances vocales inedites, plus sensuelles, plus joueuses, debarrassees du carcan dramatique qui faisait sa marque de fabrique.

Avec le temps, « Boomerang » a gagne le statut de curiosite precieuse, de disque pour connaisseurs, de pepite cachee dans une discographie pourtant abondante. Ceux qui prennent la peine de s’y plonger decouvrent une oeuvre riche, ensoleillee, profondement humaine, qui prouve que les plus grands artistes refusent toujours de se laisser enfermer dans une seule case. Un voyage musical qui meritait amplement sa place dans l’histoire d’un couple legendaire du rock anglais.

On retiendra surtout de « Boomerang » cette facon unique de faire dialoguer les cultures, de jeter des ponts entre le rock anglais le plus cerebral et les traditions percussives du bassin mediterraneen et d’ailleurs. Loin d’etre un simple caprice de stars en mal de depaysement, le disque temoigne d’une vraie curiosite, d’une soif d’apprendre et de se renouveler. Siouxsie et Budgie y prouvent qu’ils sont avant tout des musiciens, des chercheurs de sons, jamais rassasies, toujours prets a brûler ce qu’ils ont adore. Cette inquietude creative, cette impossibilite de se reposer sur leurs acquis, voila ce qui les distingue et ce qui rend ce disque si attachant, des annees apres sa parution.

La note des passionnés

4,0 /5

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