Albert Lee, le guitariste dont les guitaristes ont peur
Posez la question à n’importe quel manieur de manche un peu sérieux, de Nashville à Londres : qui est le meilleur ? Il y a de fortes chances que le nom d’Albert Lee surgisse dans la conversation, prononcé avec ce léger tremblement de respect qu’on réserve aux légendes vivantes. Ce gaillard né en 1943 dans le Herefordshire, en pleine campagne anglaise, est devenu malgré lui le secret le mieux gardé du rock : le fameux « guitar player’s guitar player », le guitariste des guitaristes. Traduction : le type que les autres virtuoses vont voir en coulisses pour comprendre comment diable il fait ça. Et ça, mes amis, c’est la consécration ultime. On peut vendre des stades sans être respecté. Lui, c’est l’inverse, et c’est mille fois plus classe.
Albert Lee a attrapé la guitare à la fin des années 50, quand le rock’n’roll a déboulé en Angleterre comme un raz-de-marée. Ses idoles ? Cliff Gallup, James Burton, et les harmonies sucrées des Everly Brothers. Retenez bien ces noms : ils vont tous, d’une façon ou d’une autre, revenir le hanter (et l’embaucher). Parce que la trajectoire d’Albert Lee, c’est l’histoire d’un môme de la campagne qui a fini par jouer avec à peu près tous ceux qu’il admirait.
Le CV qui rend modeste
Accrochez-vous, parce que la liste donne le vertige. En 1976, on lui propose de rejoindre la Hot Band d’Emmylou Harris, en remplacement de… James Burton, l’idole de jeunesse, qui repartait jouer avec Elvis Presley. Vous saisissez l’ironie ? Le gamin qui copiait les disques de Burton lui pique son fauteuil dans le meilleur backing band country de la planète. Ensuite ? Eric Clapton, des années durant, à la guitare et au clavier, dans les années où Slowhand avait besoin d’un musicien capable de tout jouer sans broncher. Puis les Everly Brothers, ces mêmes Everly dont il fredonnait les refrains gamin, qui le prennent comme directeur musical. La boucle est bouclée, et elle est dorée à l’or fin.
Et ce ne sont que les têtes d’affiche. Bill Wyman, Joe Cocker, Jackson Browne, Rosanne Cash : Albert Lee a été le sideman de luxe d’une génération entière, l’arme secrète qu’on appelle quand il faut que ça soit parfait du premier coup. Clapton lui-même, peu réputé pour distribuer les compliments comme des bonbons, a lâché à son sujet une phrase qui devrait être gravée sur du marbre : « He’s the greatest guitarist in the world. The ultimate virtuoso. » Le plus grand guitariste du monde, dixit Eric Clapton. Quand c’est Dieu qui vous canonise, vous n’avez plus rien à prouver.
« Country Boy » : le riff qui a réécrit la country
S’il ne fallait retenir qu’un morceau, ce serait « Country Boy ». Cette fusée à six cordes, c’est la carte d’identité d’Albert Lee, le titre qui a redéfini la guitare country pour toute une génération de joueurs. Ricky Skaggs en fera plus tard un numéro un. Mais l’original, c’est Lee, avec son chicken pickin’ diabolique : cette technique de picking hybride, médiator et doigts mélangés, qui produit ce son sec, claquant, gloussant comme une basse-cour affolée. Ajoutez-y sa vitesse d’exécution proprement hallucinante sur sa Telecaster (puis sa Music Man) équipée d’un B-Bender, et vous obtenez un truc qui ressemble à de la magie noire. Plusieurs fois de suite, le magazine Guitar Player l’a sacré meilleur guitariste country. À un moment, ils ont dû finir par avoir honte.
« Speechless » : sans paroles, mais ça cause
Et voilà qu’on arrive enfin à la pièce maîtresse de notre affaire : « Speechless », sorti chez MCA. Le titre, c’est de la pure malice anglaise. « Speechless » veut dire « sans voix », « muet », « bouche bée ». Or l’album est quasi intégralement instrumental. Pas de chant, donc littéralement « sans paroles ». Le jeu de mots est tellement parfait qu’on lui pardonne d’être un peu facile : c’est exactement le genre d’humour pince-sans-rire qu’on attend d’un Britannique de cette trempe. Mais « speechless », c’est aussi ce que vous serez après l’avoir écouté, la mâchoire pendante, incapable d’articuler autre chose qu’un « mais comment fait-il ? ».
Des instrumentaux composent le menu : « T-Bird To Vegas », « Salt Creek », « Arkansas Traveler », « Cannonball », « Romany Rye »… Un programme qui sent bon la route, les diners américains et les standards bluegrass revisités à la sauce électrique. « Arkansas Traveler » et « Salt Creek » sont des morceaux traditionnels que Lee passe à la moulinette de son chicken pickin’ supersonique, tandis que « T-Bird To Vegas » évoque l’asphalte chaud et les néons. C’est un disque de guitariste, fait par un guitariste, pour des oreilles qui aiment quand ça joue vraiment. Aucun gimmick, aucune triche au studio : juste un homme et son instrument, en roue libre.
Évidemment, ne comptez pas sur « Speechless » pour figurer dans le top 50. Un album instrumental de virtuose country en 1987, en pleine déferlante de cheveux laqués et de synthés cheap, c’était commercialement aussi vendeur qu’un parapluie dans le désert. Mais là n’est pas la question. « Speechless » n’a jamais cherché les charts. C’est un disque pour les connaisseurs, un manuel pratique déguisé en album, le genre de galette que les apprentis guitaristes usent jusqu’à la corde en essayant (en vain) de relever les solos. Et c’est précisément pour ça qu’il compte. Albert Lee n’a jamais voulu être une star. Il voulait être le meilleur. Sur « Speechless », muet et éloquent à la fois, il prouve que c’est le cas. Chapeau bas, l’artiste.
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