1987 Album

So Rebellious a Lover

par Carla OLSON

4,0
Sortie 1987
Genres country rock

Gene Clark, le fantôme magnifique des Byrds qui refusait de mourir tout de suite

Il y a des types que le rock’n’roll traite comme des chiens et qui reviennent quand même, la guitare en bandoulière et la voix lézardée par les années de vache enragée. Gene Clark, c’est exactement ça. Membre fondateur des Byrds, le mec qui écrivait les meilleures chansons du groupe quand Roger McGuinn faisait briller sa Rickenbacker à douze cordes, celui qui a claqué la porte de la machine en 1966 parce que l’avion lui foutait la trouille (la légende dit aussi qu’il en avait marre de regarder les autres ramasser la gloire). Bref, le songwriter maudit du country-rock dans toute sa splendeur tragique : génie reconnu par les initiés, ignoré royalement par le grand public, et accessoirement champion toutes catégories de l’auto-sabotage. Et puis, en 1987, alors que tout le monde le croyait fini, cuit, rangé au rayon des nostalgies sixties, voilà qu’il sort un disque qui remet les pendules à l’heure.

Ce disque, c’est So Rebellious a Lover, et il n’est pas signé Gene Clark tout seul. Il est crédité à Carla Olson, avec Gene Clark en duo. Détail qui a son importance, on va y revenir.

Carla Olson : la rockeuse texane qui a tendu la main au naufragé

Carla Olson, c’est pas n’importe quelle choriste de luxe. Cette chanteuse-guitariste tient The Textones, un groupe de roots-rock californien biberonné aux Stones et au garage, le genre de combo qui sentait la sueur et le bourbon dans les clubs de Los Angeles au début des eighties. Quand elle croise la route de Gene Clark, elle a le respect des vrais et l’énergie de ceux qui ont encore quelque chose à prouver. Le résultat de leur rencontre, c’est une affaire de famille, de copains réunis autour d’un micro, sans chichis ni surproduction eighties (et croyez-moi, en 1987, échapper aux synthés baveux et aux batteries en carton-pâte, c’était un exploit).

Parce que c’est ça, la grande affaire de So Rebellious a Lover : le disque sonne intemporel. Pas une once de fard. Des guitares qui résonnent, de la mandoline, des harmonies vocales à se damner, et deux voix qui s’enlacent comme si elles s’étaient toujours connues. La voix d’Olson, claire et droite, vient se frotter à celle de Clark, ce grain fatigué, ce timbre de cow-boy qui a trop bu et trop pleuré. Le mariage est parfait. AllMusic, qui colle quatre étoiles au bébé, résume bien le truc : « the feeling of spontaneity and closeness of spirit engulfs all of the cuts here. » Traduisez : ça respire la complicité et le naturel d’un bout à l’autre. Et c’est exactement ce qu’on ressent.

Un trésor de reprises et la dernière grande chanson d’un géant

L’album joue sur deux tableaux, et il gagne sur les deux. D’un côté, les reprises, choisies avec un goût impeccable. On y trouve « Deportee (Plane Wreck at Los Gatos) », le classique social de Woody Guthrie, revisité avec une gravité magnifique. Il y a aussi un traditionnel, « Fair and Tender Ladies », adapté par Clark, qui renoue avec les racines folk les plus profondes. Le duo s’offre « Almost Saturday Night » de John Fogerty (la patte Creedence, toujours imparable), et surtout « I’m Your Toy (Hot Burrito #1) », la pépite de Gram Parsons et Chris Ethridge tirée du répertoire des Flying Burrito Brothers. Là, on est en plein coeur du sujet : Clark et Parsons, les deux âmes errantes du country-rock, qui se répondent par-delà les années. Ça donne des frissons.

Mais les reprises ne seraient rien sans les compos maison. Carla Olson signe « The Drifter », un classique instantané de country-rock, le genre de chanson qui aurait pu figurer sur n’importe quel grand disque du genre sans rougir. Et puis il y a Gene Clark. Et il y a « Gypsy Rider ».

« Gypsy Rider », c’est le sommet. La dernière grande chanson d’un songwriter immense. Une ballade hantée, autobiographique jusqu’aux tripes, l’autoportrait d’un homme qui a passé sa vie sur la route à fuir ses démons. Rolling Stone l’a rangée parmi les meilleures chansons de Gene Clark, en la décrivant comme « as sorrowful a motorcycle tune as you’ll ever hear », autrement dit la complainte de bécane la plus déchirante qu’on puisse entendre. Difficile de leur donner tort. Quand on sait que Clark mourra brutalement en 1991, à seulement 49 ans, cette chanson prend des allures de testament. Le fantôme savait peut-être qu’il faisait ses adieux.

Le retour gagnant d’un éternel perdant

Côté business, le disque sort en 1987. Enregistré avec le label indé britannique Demon, il débarque aux États-Unis chez Rhino. Et tenez-vous bien : ce sera, à l’époque, l’un des plus beaux succès critiques de toute la carrière solo de Gene Clark. On parle d’un succès modeste, hein, faut pas exagérer, on ne joue pas dans la cour de Michael Jackson. Mais pour un maudit chronique comme Clark, habitué à voir ses chefs-d’oeuvre se vendre à trois exemplaires et demi, c’est une revanche. La presse adore, les amateurs de country-rock et d’Americana crient au miracle, et le bonhomme retrouve un peu de la lumière qu’il méritait depuis vingt ans.

C’est aussi, hélas, leur seule collaboration en studio. La seule. Quatre ans plus tard, Gene Clark tirait sa révérence, emportant avec lui l’un des plus beaux catalogues du rock américain et une réputation d’incompris que la postérité a fini par réparer. So Rebellious a Lover, c’est le disque du soir, celui qu’on met quand on veut entendre des vraies voix sur de vraies chansons, sans triche. Un dernier feu de camp avant la nuit. Si vous ne connaissez pas Gene Clark, commencez par les Byrds, d’accord. Mais ne mourez pas idiot : finissez par celui-là. C’est un adieu, et c’est une merveille.

— Discographie —

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