1998 Album

Sehnsucht

par RAMMSTEIN

4,0
Sortie 1998
Artiste RAMMSTEIN
Genres industriel

Sehnsucht, RAMMSTEIN (1997) : le rouleau compresseur venu de l’Est

Imaginez une locomotive blindee chantee en allemand, crachant des flammes, menee par un colosse a la voix d’outre-tombe qui roule les R comme personne. Voila Rammstein, et voila Sehnsucht, deuxieme album paru le 22 aout 1997, celui qui transforme un groupe de l’ex-Allemagne de l’Est en phenomene planetaire. Produit par Jacob Hellner et enregistre jusqu’a Malte, ce monument de metal industriel impose au monde entier une nouvelle force teutonne, brutale, theatrale et follement spectaculaire.

Le Neue Deutsche Harte

Rammstein invente, ou plutot popularise, un genre a part entiere : la Neue Deutsche Harte, la nouvelle durete allemande. Un metal industriel lourd comme l’acier, marie a des nappes electroniques glaciales et chante exclusivement en allemand, langue dont la rudesse percussive devient une arme musicale. La encore, l’origine est-allemande du groupe nourrit l’esthetique : ces musiciens ont grandi derriere le Rideau de fer, et leur musique porte quelque chose de cette grisaille industrielle, de cette puissance contenue et menacante.

Six visages, six masques

Le groupe se compose de six membres : Till Lindemann au chant, Richard Kruspe et Paul Landers aux guitares, Oliver Riedel a la basse, Christoph Schneider a la batterie et Christian Flake Lorenz aux claviers. La pochette, signee de l’artiste autrichien Gottfried Helnwein, decline six visuels differents, un par membre, chacun photographie le visage entrave par un instrument medical ou chirurgical d’epoque. L’image la plus celebre montre le batteur baillonne de fil barbele. Une iconographie inquietante, parfaitement raccord avec la noirceur sonore de l’ensemble.

Du hast, le tube imparable

Le sommet du disque s’appelle « Du hast », et c’est par lui que Rammstein conquiert le monde. Bati sur un riff martele jusqu’a l’hypnose et un jeu de mots intraduisible, du hast signifiant tu as mais sonnant comme du hasst, tu hais, le morceau devient un hymne. Il grimpe dans les charts allemands et s’exporte partout, porte par sa puissance implacable. Sa presence sur la bande originale du film Matrix en 1999 acheve de le faire connaître aux Etats-Unis, ouvrant a Rammstein les portes du marche americain.

Engel et la grace dans la brutalite

Mais Rammstein ne se resume pas a la cogne. « Engel », soit l’ange, devoile une face plus melodique, presque celeste, grace au falsetto invite de la chanteuse Bobo qui vient adoucir la lourdeur des guitares. Le contraste entre la voix caverneuse de Lindemann et ces envolees aeriennes cree une tension saisissante. Le morceau-titre « Sehnsucht » et le sulfureux « Buck dich », aux paroles et a la mise en scene scenique explicites, completent un disque qui ne recule devant aucune provocation.

Le mot intraduisible

Le titre lui-meme dit beaucoup. Sehnsucht est un de ces mots allemands sans equivalent exact, melange de desir, de nostalgie, de langueur, d’aspiration vers un ailleurs indefinissable. Ce romantisme noir, cette quete d’absolu teintee de melancolie, traverse en filigrane la brutalite de surface. Car sous l’armure de metal, Rammstein cultive une sensibilite paradoxale, un gout pour les grands sentiments et les emotions extremes, heritage du romantisme allemand revisite a l’ere industrielle. La force et la fragilite, main dans la main.

Le feu et la legende

Le succes est colossal : numero un en Allemagne et en Autriche, l’album devient meme disque de platine aux Etats-Unis, exploit rarissime pour un disque entierement chante en allemand. Mais la veritable legende de Rammstein se forge sur scene, dans des spectacles pyrotechniques demesures ou les flammes jaillissent de partout, ou Lindemann lui-meme manie le lance-flammes. Cette demesure visuelle, ce sens du grand-guignol assume, fait du groupe l’une des betes de scene les plus impressionnantes de la planete rock. Le concert devient ceremonie, rituel du feu et de l’acier.

La langue comme instrument

L’un des grands paris de Rammstein, c’est d’avoir refuse de chanter en anglais pour conquerir le monde. La plupart des groupes europeens visant l’international adoptaient la langue de Shakespeare ; Rammstein a fait le choix inverse, transformant la rudesse percussive de l’allemand en arme musicale. Cette fidelite a leur langue maternelle, loin de les handicaper, est devenue leur signature, leur exotisme, leur force. Le public mondial, qui ne comprenait pas forcement les paroles, en saisissait l’intention par le pur grain sonore. Une lecon d’authenticite qui prouve qu’on peut s’imposer partout sans renier d’ou l’on vient ni la langue que l’on parle.

Un monument qui ne vieillit pas

Reecoutez Sehnsucht aujourd’hui : la puissance reste intacte. Rammstein a prouve qu’on pouvait conquerir le monde sans renier sa langue ni sa culture, qu’un groupe allemand chantant en allemand pouvait remplir les stades de Los Angeles a Moscou. Au-dela de la provocation et du tapage, il y a ici un vrai savoir-faire, un sens de l’efficacite et du theatre rare. Le rouleau compresseur teuton a depuis poursuivi sa route sans faiblir, mais c’est avec Sehnsucht qu’il a pose les bases de son empire. Un disque de fer et de feu, qui sent la poudre et la grande Histoire. Difficile de rester de marbre.

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