1990 Album

Ritual de lo Habitual

par JANE S ADDICTION

4,5(1)

Jane’s Addiction, le rituel sulfureux

1990, le rock americain etouffe sous le hard FM et les ballades calibrees. Et puis surgit « Ritual de lo Habitual », deuxieme album studio de Jane’s Addiction, comme un coup de tonnerre venu de Los Angeles. Perry Farrell et sa bande livrent un disque flamboyant, sensuel, dangereux, qui annonce deja la revolution alternative a venir. Voila un groupe qui ne ressemble a aucun autre, melant le hard rock, le psychedelisme, le funk et une theatralite assumee jusqu’a l’outrance.

Au centre du cyclone, Perry Farrell, chanteur visionnaire, dandy decadent, futur fondateur du festival Lollapalooza qui transformera le paysage du rock americain. A ses cotes, le guitariste Dave Navarro deploie un jeu somptueux, a la fois lourd et aerien, tandis que la basse d’Eric Avery et la batterie de Stephen Perkins assoient un groove d’une puissance redoutable. Ensemble, ces quatre la forment l’un des groupes les plus excitants de leur generation, une bombe a retardement creative.

Entre fureur et extase

L’album joue sur les contrastes les plus violents. D’un cote, des brulots electriques comme « Stop! » ou « Been Caught Stealing », ce dernier porte par une ligne de basse irresistible et des aboiements de chien, devenu un classique des radios alternatives. De l’autre, des plages longues et hypnotiques, au sommet desquelles trone « Three Days », epopee de plus de dix minutes qui deploie toute l’ambition du groupe, montant vers des sommets d’intensite presque mystique.

Perry Farrell y chante l’amour, la drogue, la mort, le sexe, avec une liberte totale, sans tabou ni fausse pudeur. Ses textes, inspires de sa propre vie chaotique, transforment ses experiences les plus sombres en poesie incandescente. La pochette elle meme, une sculpture de nus enlaces realisee par Farrell, provoque un scandale qui obligera a editer une version censuree. Tout, dans ce disque, respire la provocation et le refus des conventions.

Ce qui frappe, c’est l’ambition demesuree de l’ensemble. La ou tant de groupes se contentent d’aligner des chansons, Jane’s Addiction construit une oeuvre, un voyage, une experience. La premiere face enchaine les coups de poing, la seconde s’aventure dans des territoires plus contemplatifs, plus risques. Cette structure audacieuse, ce refus de la facilite, font de « Ritual de lo Habitual » un disque qui se merite, qui se decouvre par couches successives au fil des ecoutes.

L’influence du groupe sur la decennie qui s’ouvre est considerable. En melant les genres, en assumant son cote arty et provocateur, en refusant les etiquettes, Jane’s Addiction ouvre la voie a toute la vague alternative qui va deferler. Le festival Lollapalooza, lance par Farrell en partie pour celebrer la separation imminente du groupe, deviendra le symbole d’une nouvelle culture rock, plus diverse, plus aventureuse, plus libre. Tout part de la, de cette energie creatrice debordante.

Car le groupe se separe peu apres, victime de ses propres exces et des tensions internes, avant de se reformer bien plus tard. Mais « Ritual de lo Habitual » reste comme un sommet, le disque ou Jane’s Addiction a touche au sublime avant que tout n’explose. A redecouvrir pour mesurer a quel point ce groupe etait en avance, et pour se laisser emporter par la fureur et la beaute d’une oeuvre qui n’a rien perdu de sa force sulfureuse. Un rituel toujours aussi envoutant.

Les pionniers de l’alternatif

Avec le recul, on mesure a quel point Jane’s Addiction etait en avance sur son temps. En 1990, le grand public ignorait encore largement la scene alternative qui couvait dans l’underground americain. En melant les genres avec une audace inouie, en refusant les categories, le groupe annonce la revolution qui va submerger le rock dans les annees suivantes. Ils sont les eclaireurs, ceux qui ouvrent la voie a tous ceux qui suivront.

Perry Farrell, en particulier, joue un role determinant dans cette transformation. En fondant le festival Lollapalooza, il offre une vitrine et une communaute a toute une generation de groupes qui n’avaient pas leur place dans les circuits traditionnels. Son intuition, sa vision d’un rock divers et decloisonne, faconneront durablement la culture musicale americaine. L’homme est autant un entrepreneur visionnaire qu’un artiste, un agitateur autant qu’un createur.

Le disque doit aussi beaucoup au talent de Dave Navarro, guitariste dont le jeu mele la lourdeur du metal et la sensualite du rock psychedelique. Ses parties, a la fois puissantes et raffinees, donnent a la musique du groupe sa couleur si particuliere. Aux cotes de la rythmique implacable d’Avery et Perkins, il construit un mur de son a la fois massif et aerien, parfaitement adapte aux delires lyriques de Farrell.

« Ritual de lo Habitual » reste, des annees plus tard, un disque culte, celebre par tous ceux qui aiment le rock aventureux et sans frontieres. A redecouvrir pour son audace, sa sensualite et sa puissance, et pour comprendre d’ou vient une bonne partie de la musique alternative des decennies suivantes. Un disque qui ne ressemble a aucun autre, signe par un groupe qui n’avait peur de rien et qui a tout ose.

La note des passionnés

4,5 /5

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Ritual de lo Habitual