Reflections, APOCALYPTICA (2003) : quand les violoncelles mangent le monde
Il y a une image qui résume parfaitement Apocalyptica : quatre Finlandais en noir, violoncelles en mains, devant un public de metalleux qui n’en reviennent pas. Ces gars-là ont décidé, un beau jour du milieu des années quatre-vingt-dix, que le violoncelle pouvait tout faire. Jouer du Metallica ? Oui. Jouer du metal lourd avec des riffs qui pèsent une tonne ? Oui. Créer un genre nouveau qui n’avait même pas de nom avant eux ? Oui aussi.
Après s’être fait remarquer avec « Plays Metallica by Four Cellos » (1996) et avoir confirmé avec « Inquisition Symphony » (1998) et « Cult » (2000), Apocalyptica sort en 2003 « Reflections », leur quatrième album chez Mercury Records. Et là, quelque chose change. Le groupe fait un pas décisif vers l’originalité totale.
Du Metallica aux compositions originales
Les premiers albums du groupe reposaient essentiellement sur des reprises, principalement de Metallica mais aussi de Sepultura ou de Faith No More. Le défi était de prouver que le violoncelle pouvait tenir l’énergie du metal, la brutalité des riffs, la précision rythmique. Ils l’ont prouvé avec une évidence éclatante. Mais un groupe ne peut pas rester toute sa vie dans la reprise.
Avec « Reflections », Paavo Lötjönen, Perttu Kivilaakso, Antero Manninen et Eicca Toppinen prennent leur envol définitif. La majorité des compositions est originale. Et ce qui est frappant, c’est que leur voix propre est absolument distincte. On reconnaît Apocalyptica en trois notes : cette façon de superposer les violoncelles pour créer des textures de guitares, cette façon de trouver une mélodie dans le chaos apparent, cette façon de basculer sans prévenir du pianissimo vers le fortissimo.
Les invités de marque
Cristina Scabbia, chanteuse de Lacuna Coil, l’un des groupes italiens de metal gothique les plus importants du moment, prête sa voix sur « S.O.S. (Anything But Love) ». Sa présence sur ce titre illustre parfaitement la capacité d’Apocalyptica à créer des ponts entre les genres : le violoncelle classique, le metal, la voix pop lyrique. Scabbia chante avec une intensité qui se marie parfaitement avec le côté dramatique des arrangements.
Dave Lombardo, batteur légendaire de Slayer, apporte ses fûts sur plusieurs titres. Sa présence est une déclaration d’intention : Apocalyptica ne joue pas du metal « pour rire » ou pour surprendre les gens avec une curiosité musicale. Ils jouent du vrai metal, avec la conviction de gens qui ont grandi dans cette musique et qui y croient.
Lauri Ylönen, chanteur de The Rasmus, participe également, renforçant les liens avec la scène rock finlandaise qui, en 2003, est en pleine explosion internationale.
La Finlande et le metal : une histoire d’amour
Pour comprendre Apocalyptica, il faut comprendre quelque chose sur la Finlande. Ce pays nordique de cinq millions d’habitants a produit un nombre disproportionné de groupes de metal : Nightwish, HIM, Children of Bodom, Stratovarius, Amorphis, Sentenced… La liste est longue. Il y a quelque chose dans la culture finlandaise, dans les hivers interminables, dans la relation particulière avec la nature, dans une certaine mélancolie nordique, qui s’exprime naturellement dans le metal.
Apocalyptica y ajoute la tradition classique. Les quatre membres sont diplômés du Sibelius Academy d’Helsinki, la plus prestigieuse école de musique classique de Finlande. Ils ont grandi avec Bach et Brahms d’un côté, Metallica et Black Sabbath de l’autre. « Reflections » est la synthèse de ces deux mondes.
Reflets multiples
Le titre de l’album est bien choisi. « Reflections » parce que chaque chanson est un reflet d’une émotion, d’un état intérieur. Le groupe s’éloigne des références extérieures pour creuser dans sa propre expérience. « Path Vol. 2 » est l’une des pièces les plus belles de cet album : instrumentale, progressive, avec une structure qui se développe organiquement, qui monte et descend comme une marée.
La musique d’Apocalyptica a quelque chose de cinématographique. Elle raconte des histoires sans paroles, elle crée des atmosphères qui sont immédiatement reconnaissables : mélancolie, rage, espoir, résignation. Les violoncelles font tout ça. Ces instruments que le grand public associe aux salles de concert élitistes se révèlent ici parfaitement adaptés à la communication émotionnelle la plus directe.
Un album charnière
« Reflections » est l’album qui prouve qu’Apocalyptica n’est pas une blague, pas une curiosité de festival, pas un groupe à sortir le soir des fêtes foraines pour étonner les gens. C’est un groupe de metal sérieux, avec une vision artistique cohérente, capable d’évoluer et de se renouveler.
Dix ans après ses débuts à l’Académie Sibelius, Apocalyptica a inventé son propre langage. « Reflections » est le moment où ce langage arrive à maturité.
Une scène qui n’existait pas encore
Quand on pose la question de ce qu’est Apocalyptica, la réponse la plus honnête est qu’il n’existait pas de case pour les mettre quand ils ont commencé. Metal instrumental au violoncelle ? Classical metal ? Cello metal ? Les journalistes ont essayé plusieurs étiquettes avant de renoncer et d’admettre que certains groupes créent leur propre genre. C’est un destin enviable pour quatre musiciens qui auraient pu passer leur vie à jouer Bach dans des salles de concert dépourvues d’amplificateurs.
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