1989 Album

Paul’s Boutique

par BEASTIE BOYS

4,0
Sortie 1989

Beastie Boys, le chef d’oeuvre que personne n’attendait

Apres le carton brutal de « Licensed to Ill », on attendait les Beastie Boys au tournant, persuades qu’ils n’etaient qu’une bande de garnements braillards bons pour un seul tube. Reponse en 1989 avec « Paul’s Boutique », l’un des disques les plus stupefiants de toute l’histoire du hip hop, une cathedrale de samples qui a d’abord laisse tout le monde perplexe avant d’etre reconnue comme un monument. Mike D, MCA et Ad-Rock ont quitte New York pour Los Angeles, change de label, et surtout rencontre les Dust Brothers.

Et la, tout bascule. Les Dust Brothers, John King et Mike Simpson, ont construit des collages sonores d’une densite hallucinante, empilant des centaines d’echantillons venus de partout, des Beatles a Curtis Mayfield, de Led Zeppelin a des disques obscurs de funk oublie. A l’epoque, on ne paie pas encore les droits de samples, et cette liberte totale ne se reproduira jamais. « Paul’s Boutique » est un disque impossible a refaire, une fenetre sur un moment unique ou l’on pouvait piller le monde entier pour batir une oeuvre. L’ingenieur Mario Caldato Jr veille au grain et assemble ce puzzle vertigineux.

Un echec commercial devenu legende

Le public, lui, ne comprend pas tout de suite. Apres les ventes monstrueuses du premier album, « Paul’s Boutique » fait pale figure dans les bacs, un demi echec qui inquiete la maison de disques Capitol. Mais le temps va faire son travail. Annee apres annee, les amateurs decouvrent la richesse infinie de ce disque, ses couches de references, son humour debride, sa science du collage. « Hey Ladies » et son groove imparable, « Shake Your Rump », « Shadrach », la suite finale « B-Boy Bouillabaisse » en plusieurs mouvements, tout y est genial.

Les trois MC tissent leurs rimes en relais, se passant le micro comme un ballon, multipliant les references a la culture pop, au cinema, a la rue new yorkaise. Ce n’est plus le hip hop bagarreur du premier disque, c’est une oeuvre dense, drole, savante, qui demande plusieurs ecoutes pour reveler tous ses tresors. Les Beastie Boys viennent de prouver qu’ils etaient des artistes, pas des amuseurs, et que le rap pouvait atteindre une complexite digne des plus grands disques psychedeliques des annees 60.

Aujourd’hui, « Paul’s Boutique » trone dans toutes les listes des meilleurs albums de tous les temps. Les producteurs et les critiques s’inclinent devant cet edifice sonore que la legislation sur les samples a rendu litteralement irreproductible. Chaque ecoute reserve une surprise, un detail enfoui, une citation cachee. C’est un disque qui ne se laisse jamais saisir entierement, et c’est exactement ce qui le rend immortel.

Il faut imaginer le courage qu’il a fallu pour tourner ainsi le dos a la formule gagnante. Riches et celebres apres « Licensed to Ill », les Beastie Boys auraient pu se contenter de refaire la meme chose, d’aligner les hymnes a la biere et a la fete. Ils ont choisi l’aventure, le risque, l’experimentation pure, au prix d’un echec immediat qui aurait pu briser leur carriere. Ce pari fou, c’est la marque des vrais artistes, ceux qui preferent l’oeuvre a la rente.

De l’echec commercial au statut de chef d’oeuvre absolu, le parcours de ce disque dit tout du genie incompris. « Paul’s Boutique » est leur « Pet Sounds », leur « Sgt. Pepper », une oeuvre folle et libre que le temps n’a fait que grandir. Les Beastie Boys ont gagne le seul pari qui compte vraiment, celui de la posterite. Indispensable, et plus vivant que jamais a chaque nouvelle generation qui le decouvre, casque sur les oreilles, bouche bee devant tant d’audace.

Un disque hors du temps

Ce qui frappe avec le recul, c’est a quel point « Paul’s Boutique » etait en avance sur son temps. En 1989, le public attendait du fun et des hymnes faciles, et il a recu une oeuvre dense, exigeante, qui demandait de l’attention et de la patience. Il a fallu des annees pour que la critique et le grand public rattrapent leur retard, pour que ce disque trouve la place immense qui lui revient dans le pantheon du hip hop et de la musique tout court.

Les trois Beastie Boys, eux, ont continue leur chemin, multipliant les reinventions, du rock instrumental au funk, sans jamais cesser de surprendre. Mais c’est avec « Paul’s Boutique » qu’ils ont definitivement quitte le rang des amuseurs pour rejoindre celui des grands artistes. Le disque a prouve qu’ils possedaient une vision, une ambition, une culture musicale immense, et qu’ils n’avaient pas peur de tout risquer pour la mettre au service d’une oeuvre veritable.

Aujourd’hui, les producteurs etudient ce disque comme on etudie un classique, decortiquant ses samples, traquant ses references, s’emerveillant devant la complexite de sa construction. Il restera comme le temoin d’une epoque revolue, celle ou la creation pouvait puiser librement dans tout l’heritage de la musique enregistree. Un sommet inegale de l’art du collage sonore, une oeuvre que personne ne pourra jamais reproduire, et c’est precisement ce qui la rend eternelle.

La note des passionnés

4,0 /5

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