1989 Album

Naked City

par John ZORN

4,0
Sortie 1989
Artiste John ZORN
Genres électronique · jazz

John Zorn, Naked City : le grand collage furieux du jazz d’avant-garde

Comment ranger John Zorn dans une case ? On ne peut pas, et c’est bien tout le problème, ou plutôt tout le génie de ce saxophoniste et compositeur new-yorkais. Issu du jazz d’avant-garde, fou de musique de film, de hardcore, de surf music et de free jazz, Zorn est un boulimique incapable de tenir en place. En 1989, il réunit un groupe de rêve sous le nom de Naked City, et il livre un album du même nom qui demeure l’une de ses plus éclatantes réussites, un manifeste du collage musical poussé à son paroxysme.

Le casting donne le vertige. À la guitare, Bill Frisell, l’un des plus grands stylistes de son instrument. Aux claviers, Wayne Horvitz. À la basse, Fred Frith, autre légende de la musique expérimentale. À la batterie, le redoutable Joey Baron. Et au saxophone alto, Zorn lui-même, chef d’orchestre démoniaque de ce big band miniature capable de passer en une fraction de seconde de la ballade la plus tendre au déferlement le plus violent.

Du film noir au thrash en une seconde

L’esthétique de Naked City repose sur la rupture permanente. Une chanson peut démarrer comme une musique de polar des années cinquante, lounge et feutrée, avant d’exploser sans crier gare dans un mur de bruit hardcore de quelques secondes, puis de revenir au calme comme si de rien n’était. Ces zappings brutaux, ces montages cut, ces collisions de genres, déroutent l’auditeur autant qu’ils le galvanisent. Zorn applique à la musique les techniques du cinéma, le montage, l’ellipse, le choc des images.

L’album rend hommage à ses maîtres avec des reprises éblouissantes. Zorn revisite les bandes originales d’Ennio Morricone, de Henry Mancini, de John Barry, qu’il déconstruit et réinvente avec une dévotion irrévérencieuse. À côté de ces relectures, on trouve des miniatures hardcore foudroyantes, certaines durant à peine quelques secondes, vrais haïkus de fureur sonore. Le contraste entre la beauté des thèmes empruntés et la sauvagerie des explosions crée une tension permanente, fascinante.

Une pochette qui glace le sang

Le titre, « Naked City », renvoie à l’univers du film noir et au célèbre photographe Weegee, chroniqueur des nuits violentes de New York. La pochette, justement, reproduit l’une de ces images crues de scène de crime, un corps sur le trottoir, qui résume à elle seule l’esthétique urbaine, nocturne et dangereuse du disque. Tout, ici, respire la grande ville et ses bas-fonds, le néon et le sang, le glamour et la brutalité.

Cette créativité tous azimuts a souvent fait comparer John Zorn à Frank Zappa, autre touche-à-tout génial incapable de se limiter à un seul genre. Comme Zappa, Zorn refuse les frontières, mélange le savant et le populaire, le sérieux et la farce. Mais sa musique va plus loin encore dans la radicalité, dans le refus de la durée confortable, dans l’agression assumée de l’oreille. C’est un art exigeant, qui demande beaucoup et qui rend au centuple.

Le saxophoniste qui refusait les frontières

John Zorn n’est pas seulement un musicien, c’est un phénomène, une force de la nature qui a passé sa vie à abattre les cloisons entre les genres. Né à New York, nourri au jazz, au classique contemporain, aux musiques de film, au punk hardcore et aux dessins animés, il a fait de l’éclectisme une véritable philosophie. Saxophoniste virtuose, compositeur prolifique, animateur infatigable de la scène expérimentale new-yorkaise, il a fondé son propre label, Tzadik, pour publier des musiques qu’aucune maison de disques classique n’aurait osé éditer.

Le groupe était conçu comme un défi lancé aux musiciens, un test d’endurance et de virtuosité. Les partitions de Zorn exigeaient des changements de style et de tempo d’une rapidité vertigineuse, obligeant les interprètes à passer en une fraction de seconde du jazz le plus suave au hardcore le plus brutal. Seuls des musiciens d’exception comme Bill Frisell, Fred Frith ou Joey Baron pouvaient relever un tel pari. Leur complicité, leur réactivité, leur sens de l’écoute font de chaque morceau une prouesse collective stupéfiante.

Au-delà de la provocation et du choc des genres, il y a chez Zorn une vraie tendresse pour les musiques qu’il revisite. Ses reprises de Morricone ou de Mancini, loin de la parodie, témoignent d’un amour sincère pour ces compositeurs de l’ombre, ces faiseurs de mélodies inoubliables. Le collage, chez lui, n’est jamais gratuit, il raconte une histoire, celle d’une oreille insatiable qui a tout écouté.

« Naked City » reste, des décennies plus tard, un objet sonore inclassable et fascinant, l’une des portes d’entrée les plus spectaculaires dans l’univers labyrinthique de John Zorn. Pour qui accepte de lâcher ses repères, c’est une expérience inoubliable, un grand huit émotionnel qui secoue, déroute et émerveille. La preuve que le jazz, entre des mains assez audacieuses, peut encore tout faire exploser.

La note des passionnés

4,0 /5

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Naked City