1987 Album

Les Garçons Bouchers

par Les GARCONS BOUCHERS

4,0
Sortie 1987
Genres punk rock

Boucherie Productions ou comment des bouchers ont saigné le rock français

Il faut imaginer la France du milieu des années 80. Le rock hexagonal patauge entre la variété sucrée et les copies pâles de ce qui se fait outre-Manche. Et puis surgit une bande de gaillards qui sentent la bière tiède et la sciure de boucherie, menés par un colosse barbu qui joue de tout ce qui produit du son : François Hadji-Lazaro. Le bonhomme est multi-instrumentiste comme d’autres sont insomniaques, c’est-à-dire de manière maladive : guitare, banjo, accordéon, violon, cornemuse, vielle à roue. Une flopée d’instruments au compteur, le gars. Un homme-orchestre qui a balancé sa craie d’instituteur par la fenêtre pour aller gueuler dans des caves enfumées.

En 1986, faute de trouver une maison de disques assez courageuse pour signer ce bazar, Hadji-Lazaro fait ce que font les vrais : il monte sa propre boutique. Boucherie Productions. Un label iconoclaste, déglingué, qui se fixe pour mission de toucher toutes les oreilles et de défendre la musique difficile à vendre, sans restriction de style. Du punk, du métal, de la trad, de la chanson : tout y passe. C’est sur cette enclume que sera forgé, en 1987, le premier album des Garçons Bouchers. Un disque éponyme qui n’a peur de rien.

Un album qui sent la bière et la castagne

Posez ce disque sur la platine et vous comprenez immédiatement que vous n’avez pas affaire à des enfants de choeur. Le truc fascinant avec cet album, c’est ce mélange improbable qui n’aurait jamais dû fonctionner et qui fonctionne pourtant à merveille : des guitares saturées, crades, punk jusqu’à la moelle, posées sur de la mandoline, de l’accordéon et de la vielle à roue. Du musette qui se bagarre avec du punk dans une cour de récré. De la java qui titube en sortant du bar. C’est le titi parisien qui rencontre les Clash dans un PMU, et croyez-moi, ils se mettent d’accord autour d’un demi.

Hadji-Lazaro et sa bande ne cherchent pas à faire joli. Ils cherchent à faire vrai, populaire, festif, gouailleur. On est dans le registre du rock de comptoir au sens le plus noble du terme : celui qui parle aux gens de leur vie, de leurs cuites, de leurs galères, sans jamais se prendre au sérieux. Le second degré est partout, l’autodérision aussi. Ces gars-là ont compris quelque chose que beaucoup de leurs contemporains binoclards avaient oublié : le rock, ça doit d’abord faire transpirer et marrer.

« La Bière », l’hymne qui a fait chavirer les fosses

Et puis il y a LE morceau. Celui que tout le monde reprend en choeur, bras dessus bras dessous, le gobelet en plastique à la main. « La Bière ». Un hymne. Un vrai. Une ode beuglante à la mousse houblonnée, devenue un classique absolu du rock indépendant français des années 80, un titre carrément mythique dans la scène punk et alternative. Le refrain est d’une simplicité génialement débile : la bière, la bière, mais qu’est-ce qu’elle a fait de moi, la bière ? Voilà. Tout est dit. Pas besoin d’un doctorat de philo pour comprendre le propos.

C’est exactement là le coup de génie des Garçons Bouchers : transformer une banalité de zinc en grand-messe collective. « La Bière » n’est pas une chanson, c’est un rituel. Une chose qui prend toute sa dimension sur scène, quand des centaines de gosiers assoiffés hurlent la même litanie. Le morceau a connu mille versions, des reprises live, parce qu’on ne se lasse pas d’un truc aussi bête et aussi parfait. Attention, ne cherchez pas ici « Le Bal des Lazes » : ça c’est Polnareff, rien à voir avec nos bouchers. La confusion serait un crime de lèse-rock.

Au coeur de la grande aventure alternative

Pour bien mesurer l’importance de ce disque, il faut le replacer dans son écosystème. Les Garçons Bouchers ne sont pas seuls dans la boue. Ils font partie de cette galaxie magnifique qu’on a appelée le rock alternatif français, ce moment béni où une poignée de groupes ont décidé qu’ils n’avaient besoin de personne pour exister. À leurs côtés : les Bérurier Noir, fer de lance du mouvement, avec leur boîte à rythmes et leur fureur libertaire. La Mano Negra des frères Chao, dont le premier album sortira d’ailleurs sur Boucherie Productions avant que tout le monde ne s’arrache le groupe. Les Wampas, Ludwig von 88. Une joyeuse confrérie de fauteurs de troubles.

Au milieu de cette bande, les Garçons Bouchers tiennent une place à part. Ils sont les artisans, les charcutiers de service, ceux qui ont apporté au mouvement sa dimension la plus festive et la plus populaire. Là où Bérurier Noir balançait des brûlots politiques, eux ont planté le drapeau de la fête, de la rigolade et de la solidarité de comptoir. Et ce n’est pas un hasard si la critique a fini par reconnaître la valeur du machin : selon l’édition française de Rolling Stone, ce premier album figure dans le classement des meilleurs albums de rock français. Pas mal pour une bande de gaillards qui chantaient les vertus du houblon.

Hadji-Lazaro, lui, ne s’arrêtera pas là. Il fondera ensuite Pigalle, autre aventure majeure de sa carrière, et continuera de jouer de ses innombrables instruments jusqu’à sa disparition en 2023, laissant orphelins tous les amoureux du rock crado et chaleureux. Mais c’est ici, sur ce premier album de 1987, que tout commence. Un disque qui n’a pas pris une ride parce qu’il n’a jamais cherché à être à la mode. Il voulait juste être vivant, bruyant et un peu ivre. Mission accomplie, messieurs les bouchers. La tournée est pour nous.

La note des passionnés

4,0 /5

Pas encore noté

Donnez votre note

Continuer l'exploration

L'anthologie continue

Les Garçons Bouchers