1991 Album

Don’t Get Weird on Me Babe

par Lloyd COLE

4,0
Sortie 1991
Artiste Lloyd COLE
Genres rock/pop rock

Lloyd Cole, Don’t Get Weird on Me Babe : l’élégance d’un songwriter en exil

Il y a chez Lloyd Cole une distinction naturelle, une intelligence d’écriture, qui le place à part dans le paysage du rock britannique. Après avoir dissous ses Commotions à la fin des années quatre-vingt, le chanteur écossais a posé ses valises à New York, cette ville qui inspire tant les artistes en quête de renouveau. « Don’t Get Weird on Me Babe », son deuxième album solo publié en 1991, est sans doute sa plus belle réussite personnelle, un disque d’une rare sophistication.

Le titre lui-même, emprunté à l’univers de la littérature américaine, dit quelque chose de la démarche de Cole, ce songwriter lettré qui n’a jamais caché ses ambitions littéraires. Ses textes, ciselés, ironiques, traversés de références cultivées, le rapprochent autant des grands paroliers que des romanciers. C’est un homme qui écrit des chansons comme on écrit des nouvelles, avec un sens du détail et de la formule qui force l’admiration.

Un album en deux visages

« Don’t Get Weird on Me Babe » possède une structure singulière, presque schizophrène, qui fait tout son intérêt. Une face propose des chansons pop rock plus classiques, dans la veine élégante qui avait fait la réputation de Cole. L’autre face, en revanche, s’aventure sur un terrain plus ambitieux, plus orchestral, plus aventureux. Cette dualité assumée donne au disque une richesse particulière, comme deux albums en un, deux facettes d’un même artiste exigeant.

Le grand atout de cet album, c’est la production majestueuse de Paul Buckmaster. Cet arrangeur de génie, qui avait travaillé pour les Rolling Stones et pour Elton John, déploie ici des cordes amples, des orchestrations luxuriantes, qui élèvent les chansons de Cole vers des sommets de raffinement. Ces arrangements somptueux, parfois proches de la musique de film, apportent une dimension cinématographique aux compositions, une grandeur qui sied parfaitement à l’écriture du songwriter.

Naviguer à contre-courant

Il faut mesurer le contexte dans lequel paraît ce disque pour en saisir le mérite. En 1991, le monde du rock est secoué par deux séismes majeurs. D’un côté, « Nevermind » de Nirvana fait exploser le grunge et balaie tout sur son passage. De l’autre, « Loveless » de My Bloody Valentine redéfinit les frontières du son avec son shoegaze hypnotique. Entre ces deux monuments, la pop raffinée et orchestrale de Lloyd Cole pouvait sembler bien anachronique, presque à contre-courant.

Et pourtant, « Don’t Get Weird on Me Babe » conserve un intérêt certain, justement parce qu’il refuse de suivre la mode. Là où tant d’artistes couraient après le son du moment, Cole assume son classicisme, sa sophistication, son goût des belles mélodies et des textes intelligents. Cette indépendance d’esprit, ce refus des facilités, font de lui un artiste précieux, à rebours des tendances de son temps.

Le charme discret de l’intelligence

L’album n’a jamais connu le succès massif qu’il méritait, victime peut-être de son raffinement même, de son refus de l’efficacité brute. Lloyd Cole restera toujours un artiste de l’ombre, adoré d’un public fidèle et cultivé, ignoré des foules. Mais c’est précisément cette confidentialité qui fait son charme, ce statut d’artiste pour connaisseurs, dont on se transmet les disques comme des secrets précieux.

Avec le recul, on mesure mieux la cohérence d’une carrière placée sous le signe de l’exigence et de l’élégance. Lloyd Cole n’a jamais trahi ses idéaux, jamais sacrifié à la facilité, et « Don’t Get Weird on Me Babe » en est peut-être la plus belle illustration. Un disque d’auteur, au sens le plus noble du terme, où la beauté des mélodies le dispute à l’intelligence des textes et à la splendeur des arrangements.

L’art discret de la chanson

Ce qui distingue Lloyd Cole de la plupart de ses contemporains, c’est son rapport quasi littéraire à la chanson. Lecteur insatiable, amateur de poésie et de fiction américaine, il aborde l’écriture de ses textes avec une exigence rare, peaufinant chaque vers, chaque image, chaque tournure. Ses chansons regorgent de références, de clins d’oeil culturels, de personnages esquissés en quelques mots, comme autant de courtes nouvelles mises en musique. Cette densité textuelle récompense les écoutes répétées, révélant à chaque fois de nouvelles strates de sens.

Installé à New York, loin de sa Grande-Bretagne natale, Cole puise aussi dans cette nouvelle géographie une inspiration renouvelée. La ville, son énergie, sa solitude, ses lumières, irriguent les chansons de l’album, leur conférant une atmosphère particulière, à la fois urbaine et mélancolique. Cet exil volontaire, ce déracinement choisi, nourrit une oeuvre marquée par le sentiment de la distance, du décalage, de l’observation à fleur de peau. C’est dans cette position d’étranger que Cole trouve sa plus belle voix.

Réécouté aujourd’hui, loin du tumulte de l’année 1991, ce disque révèle toute sa valeur intemporelle. Les modes ont passé, le grunge a vieilli, mais l’élégance de Lloyd Cole demeure intacte, comme un costume bien coupé qui ne se démode jamais. C’est l’oeuvre d’un songwriter à part, un raffiné, un lettré, qui continue de ravir ceux qui prennent le temps de l’écouter vraiment. Un joyau discret à redécouvrir d’urgence.

— Discographie —

Plus de Lloyd COLE

Voir la fiche artiste →

La note des passionnés

4,0 /5

Pas encore noté

Donnez votre note

Continuer l'exploration

L'anthologie continue

Don’t Get Weird on Me Babe