Robbie Robertson, l’héritage du Band
Quand on a été le guitariste et le principal compositeur du Band, l’un des groupes les plus respectés de l’histoire du rock, on traîne forcément une légende derrière soi. Robbie Robertson, après le démantèlement de cette formation mythique, a su construire une carrière solo exigeante et personnelle. « Storyville », son second album solo paru en 1991, en est une éclatante illustration.
Loin de se reposer sur sa gloire passée, Robertson explore de nouveaux territoires tout en restant fidèle à ses racines profondes. Cet album est un voyage, un hommage vibrant à une ville et à une musique qui ont façonné son art bien avant l’aventure du Band. Une oeuvre mûre, ambitieuse et profondément habitée.
Un hommage à La Nouvelle-Orléans
« Storyville » tire son titre du fameux quartier de La Nouvelle-Orléans, berceau historique du jazz et terreau fertile du rhythm and blues. Robertson y rend hommage à cette ville magique, à cette musique qui fut parmi ses premières influences, du temps où il forgeait son identité de musicien aux côtés du Band.
L’album respire l’atmosphère envoûtante de la cité du Sud : ses rythmes chaloupés, ses cuivres langoureux, son mélange unique de cultures et de traditions musicales. Robertson capte cet esprit avec une justesse remarquable, tissant un disque qui sent la moiteur des nuits louisianaises, la ferveur des fanfares et la profondeur des racines noires américaines.
Une production sophistiquée et moderne
Ce qui surprend dans « Storyville », c’est le contraste entre le sujet, profondément ancré dans la tradition, et le traitement sonore, résolument moderne. La production, hyper sophistiquée, lorgne davantage vers les univers de Sting ou Peter Gabriel que vers le rock dépouillé des années 60. Robertson assume ce parti pris avec audace.
Les arrangements riches, les textures sonores élaborées, l’atmosphère cinématographique de l’ensemble témoignent d’une ambition artistique élevée. Robertson ne cherche pas à recréer le passé, mais à le réinventer à travers un prisme contemporain. Cette tension entre tradition et modernité donne au disque sa couleur singulière et fascinante.
Des invités de marque
Pour mener à bien cette entreprise ambitieuse, Robertson s’entoure d’invités prestigieux. Le percussionniste Alex Acuña apporte sa science des rythmes, tandis que Neil Young, vieux complice et compatriote, prête son concours. Et tout naturellement, les Neville Brothers, figures emblématiques de La Nouvelle-Orléans, viennent insuffler l’authenticité locale.
La présence des Neville Brothers est particulièrement signifiante : qui mieux qu’eux pouvait incarner l’âme musicale de la ville ? Leur participation ancre le disque dans la réalité vivante de la culture louisianaise, lui conférant une légitimité et une chaleur précieuses. Cet aréopage de talents enrichit considérablement la palette sonore de l’album.
La voix et la guitare d’un conteur
Robbie Robertson n’a jamais possédé la voix la plus puissante, mais il a toujours eu celle d’un conteur. Sur « Storyville », son chant grave et nuancé porte des histoires riches en images, en personnages, en atmosphères. C’est un narrateur né, héritier de cette tradition du songwriting américain qui privilégie le récit et l’émotion.
Sa guitare, discrète mais essentielle, ponctue les morceaux de touches expressives, toujours au service de la chanson. Robertson n’a jamais été un guitariste démonstratif, mais un coloriste subtil, sachant placer la note juste au bon moment. Cet art de la retenue, cette élégance instrumentale, sont la marque des grands musiciens.
Une oeuvre personnelle et attachante
« Storyville » est un album qui se mérite, qui se révèle au fil des écoutes. Moins immédiat que les classiques du Band, plus introspectif et sophistiqué, il déploie ses charmes avec patience. Mais à qui sait l’apprivoiser, il offre les récompenses d’une oeuvre profonde et sincère.
Robbie Robertson y prouve qu’il restait, bien après l’épopée du Band, un artiste de premier plan, animé par une vraie vision et un amour authentique de la musique américaine dans toutes ses racines. « Storyville » demeure un beau témoignage de cette quête artistique, un hommage réussi à La Nouvelle-Orléans et à l’héritage musical qui a nourri toute sa carrière.
Le conteur d’une Amérique mythique
Toute l’oeuvre de Robbie Robertson, du Band à ses albums solo, témoigne d’une fascination pour l’Amérique profonde, ses mythes, ses paysages et ses musiques. « Storyville » prolonge cette quête en se concentrant sur l’un des foyers les plus féconds de la culture américaine : La Nouvelle-Orléans, creuset où se sont mêlées tant de traditions.
Robertson y apparaît comme un passeur, un gardien de la mémoire musicale, soucieux de transmettre l’héritage qui l’a façonné. Son approche, à la fois respectueuse et créative, fait de lui l’un des grands artistes-conteurs de sa génération. « Storyville » demeure ainsi bien plus qu’un simple album : un témoignage d’amour pour une ville et une musique qui ont marqué l’histoire.
Une production cinématographique
L’ambition de « Storyville » se mesure aussi à sa dimension visuelle, presque cinématographique. Chaque morceau semble peindre un tableau, évoquer une scène, raconter une histoire en images. Robertson, qui s’est aussi illustré dans la musique de film, applique ici ce sens du récit visuel à la chanson, créant un disque évocateur et immersif.
Cette approche narrative et picturale distingue Robertson de bien des songwriters. Il ne se contente pas d’aligner des chansons : il bâtit un univers cohérent, peuplé de personnages et de lieux. « Storyville » se savoure ainsi comme un roman musical, une fresque sonore où chaque détail compte et où l’atmosphère prime sur la simple efficacité mélodique.
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