1989 Album

No Control

par BAD RELIGION

4,0
Sortie 1989
Genres punk rock

Bad Religion impose sa loi sur le punk californien

Quinze chansons, vingt six minutes, pas une seconde de gras. Avec « No Control », paru fin 1989 sur le label Epitaph que dirige son propre guitariste Brett Gurewitz, Bad Religion grave dans le marbre la formule qui va relancer tout le punk californien. Apres « Suffer », electrochoc de l’annee precedente, le quintet de Los Angeles confirme qu’il est le cerveau et le coeur d’une scene en pleine ebullition. Greg Graffin, etudiant en sciences le jour et hurleur la nuit, transforme le pamphlet politique en art de la pop accelere.

Car voila le secret du groupe, ces fameux « oozin’ aahs », ces choeurs harmonises a plusieurs voix qui viennent adoucir la mitraille des guitares. Bad Religion joue vite, joue fort, mais n’oublie jamais la melodie. Chaque morceau de « No Control » tient en moins de deux minutes et pourtant chacun possede un refrain qu’on retient, une structure ciselee, une intelligence rare dans un genre qui se contente trop souvent de la fureur brute. Enregistre aux studios Westbeach, le disque sonne sec, nerveux, sans la moindre fioriture.

Des slogans qui claquent comme des fouets

« I Want to Conquer the World » deroule son ironie mordante, manifeste d’un idealisme lucide qui se moque autant des donneurs de lecons que des cyniques. « You » carbure a l’energie pure, le morceau titre martele son refus de toute autorite, « Sometimes I Feel Like » ne lache rien. Graffin, futur docteur en biologie, glisse partout son vocabulaire savant, ses references a l’entropie et a la condition humaine, donnant au punk une epaisseur intellectuelle inedite. On ne se contente pas de gueuler contre le systeme, on argumente, on demonte, on pense.

Avec « No Control », Epitaph pose la premiere pierre d’un empire. Le label deviendra dans la decennie suivante le quartier general d’une explosion punk qui submergera les radios, d’Offspring a Rancid. Mais tout commence ici, dans cette urgence maitrisee, cette colere structuree, ce refus de choisir entre l’intelligence et la rage. Bad Religion prouve qu’on peut penser et brailler en meme temps, que le punk n’est pas l’ennemi de la culture mais l’une de ses formes les plus vivantes et les plus exigeantes.

Ecoutez la production seche et nerveuse, la batterie de marteau piqueur, les guitares tranchantes de Gurewitz et Greg Hetson, la basse rageuse de Jay Bentley. Tout est au service de l’efficacite, rien ne depasse, et pourtant l’ensemble respire une liberte folle. Le groupe joue comme s’il avait un train a prendre, et c’est precisement cette urgence qui donne au disque sa force intacte plus de trente ans apres sa parution.

Le contexte aussi compte. A la fin des annees 80, le punk americain semblait essouffle, condamne a tourner en rond dans les caves. Bad Religion lui redonne une direction, une dignite, une ambition. En melant la vitesse hardcore aux harmonies vocales et aux paroles charpentees, le groupe invente un modele qui sera copie a l’infini. Sans « Suffer » et « No Control », des pans entiers du punk melodique des annees 90 n’auraient tout simplement pas existe.

« No Control » reste un sommet du genre, un disque tellement imite qu’on en oublie parfois l’original. Bad Religion n’a jamais cherche a plaire, n’a jamais arrondi ses angles, et c’est justement pour cela qu’il a tout change. Quinze coups de poing en moins d’une demi heure, des paroles qui font reflechir et des refrains qui restent colles au cerveau. Voila comment on impose sa loi sans baisser le ton. Un classique absolu, a passer fort et souvent, jusqu’a en user le vinyle.

La matrice du punk a venir

Difficile de surestimer l’influence de ce disque sur tout ce qui suivra. Quand « No Control » parait, le punk californien n’est encore qu’une affaire de clubs minuscules et de fanzines photocopies. Quelques annees plus tard, grace en grande partie a la formule inventee par Bad Religion, le genre explosera au grand jour et envahira les ondes du monde entier. Des dizaines de groupes reprendront la recette, la vitesse, les harmonies, les refrains accrocheurs, sans jamais egaler l’original.

Greg Graffin incarne a lui seul le paradoxe du groupe, ce melange improbable d’erudition et de rage. Pendant que d’autres chanteurs punk crachent leur haine de l’ecole, lui poursuit ses etudes universitaires jusqu’au doctorat, et nourrit ses textes de philosophie, de biologie et de pensee critique. Cette double vie donne a ses paroles une profondeur que le genre connaissait rarement, transformant chaque chanson en petit essai chante a deux cents a l’heure.

Brett Gurewitz, de son cote, batit avec Epitaph l’un des labels independants les plus importants de l’histoire de la musique. Tout part de ces disques fondateurs, de cette certitude qu’on peut faire de la musique exigeante et populaire a la fois, sans rien renier de ses principes. « No Control » n’est donc pas seulement un grand disque de punk, c’est la pierre angulaire d’un mouvement entier, le document fondateur d’une revolution qui couvait dans les garages de Los Angeles.

La note des passionnés

4,0 /5

Pas encore noté

Donnez votre note

Continuer l'exploration

L'anthologie continue

No Control