Jonathan Morali est parisien. Son groupe s’appelle Syd Matters – reference hommage au fondateur destabilise des Pink Floyd. Mais en 2005, il sort un album dont le titre est en danois : Det Er Mig Der Holder Traerne Sammen, ce qui signifie, en traduction approximative, « C’est moi qui tiens les arbres ensemble. » Cette incongruite geographique et linguistique dit deja tout de la demarche : Syd Matters n’est pas un groupe qui cherche la facilite, ni les reperes rassureurs de l’identite nationale. C’est un projet qui navigue dans un espace imaginaire, entre les melancolies scandinaves et la sensibilite fragile d’un indie-folk anglophone. L’album est une oeuvre d’une delicatesse rare, une succession de tableaux intimistes construits sur des guitares acoustiques febriles, des cordes discretes et une voix qui murmure plus qu’elle ne chante, comme si parler trop fort risquait de faire s’ecrouler quelque chose de precieux. Dans le paysage de la musique independante francaise du milieu des annees 2000, c’est une anomalie magnifique.
Jonathan Morali et l’Art de la Fragilite Assumee
Morali a cette qualite rare chez les compositeurs : il sait quand s’arreter. Ses chansons ne cherchent jamais a en faire trop, ne capitalisent pas sur leurs propres beautees, ne prolongent pas leurs moments de grace jusqu’a l’usure. Il y a dans cette economie une elegance presque japonaise – chaque note compte, chaque silence est delibere, chaque arrangement minimal est le fruit d’un choix conscient plutot que d’une limitation technique. On pense immediatement a Nick Drake en ecoutant Det Er Mig Der Holder Traerne Sammen – cette meme capacite a faire rimer l’intime et l’universel, a parler de soi sans jamais etre nombriliste, a construire des paysages emotionnels a partir des materiaux les plus simples. Mais Morali n’est pas une copie de Drake. Sa formation musicale francaise, son rapport particulier aux mots et a la melodie, son ancrage dans une modernite indie-folk qui doit autant aux Etats-Unis qu’a l’Europe nordique – tout cela produit quelque chose d’uniquement personnel.
Les Influences : Entre The National et Nick Drake
La critique musicale a souvent evoque The National pour situer Syd Matters dans une cartographie stylistique. La comparaison est juste mais incomplete. Comme le groupe de Brooklyn, Morali cultive cette melancolie adulte qui ne bascule jamais dans le pathos, ces textes qui traitent de la difficulte ordinaire d’exister avec une dignite litteraire remarquable. Mais la ou The National joue la carte du rock de chambre, avec des arrangements qui s’epaississent au fil des albums, Syd Matters reste dans la transparence, dans le deplacement quasi-invisible. Les cordes sur cet album ne gonflent pas le son – elles le susurrent. Les percussions sont a peine presentes, comme si elles craignaient de perturber quelque chose d’aussi fragile qu’une conversation nocturne. Et puis il y a cette influence nordique dans les couleurs harmoniques – des accords qui portent en eux quelque chose de la lumiere rase des pays scandinaves, une beaute qui contient sa propre tristesse.
Le Titre Danois : Une Declaration d’Independance
Choisir un titre en danois pour un album enregistre par un groupe francophone est un acte de liberte qui en dit long sur les intentions artistiques de Morali. C’est une maniere de dire que la musique n’appartient a aucun territoire, que l’emoion se passe de la geographie nationale, que l’art le plus honnete est souvent celui qui refuse les etiquettes faciles. « C’est moi qui tiens les arbres ensemble » – cette phrase evoque la responsabilite douce-amere de celui qui maintient les choses en place, qui assure la cohesion au prix d’un effort invisible. Il y a dans ce titre une metaphore de la creation elle-meme : l’artiste comme lien entre des elements qui sans lui se disperseraient, la chanson comme ciment fragile entre des fragments d’experience humaine.
Un Classique Cache de l’Indie Folk Europeen
Le destin commercial de Det Er Mig Der Holder Traerne Sammen fut celui de beaucoup de disques essentiels : une diffusion limitee, une reconnaissance critique enthousiaste mais confidentielle, et une vie longue et souterraine dans les collections de ceux qui l’ont decouvert par hasard ou par recommandation. Syd Matters a continue apres cet album, et Morali a meme atteint une reconnaissance plus large quand ses chansons ont ete utilisees dans la serie americaine The Walking Dead – exposition inattendue qui a fait decouvrir son travail a une audience globale. Mais cet album de 2005 reste son oeuvre la plus pure, celle ou l’ambition et les moyens sont le mieux equilibres, celle ou la fragilite est le plus consciemment choisie comme esthetique. C’est un disque qui recompense l’attention, qui demande qu’on lui fasse confiance, et qui tient chaque promesse faite par sa douceur apparente. La musique de Syd Matters n’appartient pas a une epoque – elle appartient a ces moments de la vie ou l’on a besoin de quelque chose qui parle doucement, qui ne cherche pas a conqurir mais a consoler. Jonathan Morali a construit avec cet album une oeuvre qui resiste au temps parce qu’elle est faite de ce que le temps ne peut pas detruire : la sincerite pure et la beaute fragile d’une voix qui chante parce qu’elle ne peut pas faire autrement.
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