Brownsville Station n’est pas un groupe dont le nom évoque immédiatement des images précises pour la plupart des amateurs de rock, et pourtant ils sont l’auteur de l’une des chansons les plus jouées de l’histoire du rock américain. « Smokin’ in the Boys Room », incluse dans leur album Yeah! de 1973, est devenu un hit qui a traversé les décennies et les générations de rock fans, repris famously par Mötley Crüe en 1985 pour une nouvelle génération qui ne savait souvent pas qu’il s’agissait d’une reprise. Cet album Yeah! est le context original de cette chanson emblématique.
Brownsville Station vient d’Ann Arbor, Michigan – la meme ville qui avait produit les Stooges d’Iggy Pop et le MC5. Il y avait dans la scène rock michiganaise du début des années soixante-dix quelque chose de particulièrement direct et peu sophistiqué au meilleur sens du terme : pas de prétention progressive, pas d’ambitions conceptuelles, juste du rock’n’roll bruyant et direct qui assumait ses racines dans le rhythm and blues et le rock originel des années cinquante.
Cub Koda, le chanteur, guitariste et compositeur principal, était un amoureux de la musique populaire américaine dans toute son étendue – rock’n’roll, blues, rhythm and blues, country – et cette largeur de références se retrouvait dans la musique de Brownsville Station. Le groupe ne cherchait pas a être « moderne » au sens ou la modernité aurait signifié s’aligner sur les tendances de l’époque. Il cherchait a être authentique, a sonner comme des musiciens qui jouent la musique qu’ils aiment sans calcul commercial.
« Smokin’ in the Boys Room » est une chanson sur l’adolescence rebelle – aller fumer aux toilettes pendant les heures de cours, defier l’autorité scolaire avec les moyens du bord. C’est un sujet trivial qui devient universel parce que la défiance adolescente est une expérience qui transcende les époques et les cultures. La mélodie simple et le riff accrocheur ont rendu la chanson immédiatement mémorable, et l’énergie du groupe – Koda, Michael Lutz, Tony Driggins – lui a donné la puissance qui lui permettait de survivre a des décennies de radio.
Yeah! contient d’autres chansons qui montrent la versatilité du groupe dans leur cadre stylistique. Il y a des morceaux plus blues, des morceaux plus pop, des tentatives de ballades qui ne sont pas toujours convaincantes mais qui témoignent de l’ambition du groupe de ne pas se laisser enfermer dans une seule formule. Koda était un musicien curieux et enthousiaste qui aimait explorer des directions différentes meme si le coeur de sa musique restait ancré dans le rock’n’roll des origines.
Cub Koda allait plus tard devenir un critique musical et un historien du rock respecté, écrivant pour des publications spécialisées et documentant des pans de l’histoire musicale américaine que la presse grand public ignorait. Cette sensibilité d’historien était déja présente dans son travail de musicien : Brownsville Station était un groupe qui jouait dans la continuité d’une tradition et qui en était conscient, qui savait que son rock’n’roll était une continuation d’une chaine qui remontait a Chuck Berry et Little Richard et Buddy Holly.
Yeah! est un album mineur dans le grand schéma du rock américain des années soixante-dix, mais il contient « Smokin’ in the Boys Room », et cette chanson seule lui assure une immortalité partielle dans l’histoire de la musique populaire. C’est parfois tout ce qu’on peut demander : une seule chanson qui traverse le temps et qui continue de mettre les gens de bonne humeur cinquante ans après avoir été enregistrée. Brownsville Station a accompli cela, et c’est loin d’etre rien.
Cub Koda était aussi un collectionneur passionné de disques de blues, de rockabilly et de rock originel, et cette passion d’historien informait directement sa musique. Il savait exactement d’ou venait chaque élément de son son – tel riff dans Chuck Berry, telle phrase vocale dans Little Richard, telle progression harmonique dans le R&B des années cinquante. Cette connaissance lui permettait de faire du rock avec la conscience de ce qu’il faisait, sans naïveté et sans nostalgie passéiste.
« Smokin’ in the Boys Room » a connu une vie culturelle particulièrement riche. En dehors de la reprise de Mötley Crüe qui l’a introduite a une nouvelle génération, la chanson a été utilisée dans des films et des séries qui cherchaient un son authentiquement « adolescent américain » des années soixante-dix. C’est ce type de pérennité culturelle – une chanson qui continue d’exister dans la culture collective bien après son époque d’origine – qui distingue les grandes chansons des chansons ordinaires.
Yeah! illustre aussi une vérité sur le marché du rock américain des années soixante-dix : les labels intermédiaires comme Big Tree permettaient a des groupes comme Brownsville Station d’exister et d’enregistrer sans les contraintes commerciales extrêmes des majors. Big Tree n’attendait pas de Brownsville Station qu’ils soient les Rolling Stones ou Led Zeppelin – ils attendaient un bon album de rock qui trouverait son public, et c’est exactement ce qu’ils ont obtenu avec Yeah!.
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